La première édition protestante du Plutarque d’Amyot

PLUTARQUE. [AMYOT (Jean)]. [GOULARD (Simon)].

Les vies des hommes illustres grecs & romains,

comparées l’une avec l’autre par Plutarque de Chaeronce. Translatée par M. Jaques Amyot, conseiller du roy & par lui revues & corrigées en infinis passages. Avec les vies d’Annibal & de Scipion l’Africain, traduites de latin en français par Charles de l’Escluse. Enrichies en ceste dernière édition d’amples sommaires sur chacune vie, d’annotations morales en marge, qui monstrent le profit qu’on peut faire en la lecture de ces histoires, et de quatre indices représentans les auteurs, les similitudes, les apophthegmes, et matières remarquables en tout l’oeuvre. Plus y ont été adjoustées de nouveau les Vies d’Epaminondas, de Philippus de Macedoine, de Dionysius l’aisné, tyran de Sicile, d’Auguste Caesar, de Plutarque et de Seneque tirées des bons auteurs. Item les Vies des excellens chefs de guerre prises du latin d’Aemilius Probus ; le tout disposé par S.G.S. Avec les vives efigies des hommes illustres soigneusement retirees des medailles antiques : ensemble une Chronologie tres-necessaire pour l’intelligence des temps esquels ils ont vescu.

Sans lieu [Genève], Jeremie des Planches, 1583.

In-folio (370 x 235 mm) de (12) ff., 776 ff. et (15) ff. - Veau brun, dos lisse orné en long d’un double encadrement de trois filets dorés avec fleurons d’angles, encadrements identiques sur les plats agrémentés d’une couronne de feuillages au centre, tranches dorées (reliure de l’époque).

RARE PREMIÈRE ÉDITION PROTESTANTE DU PLUTARQUE D’AMYOT.

 

Elle fut imprimée à Genève et elle contient les notes et commentaires de Simon Goulart (Senlis, 1543- Genève, 1628) humaniste et théologien protestant, qui succéda à Théodore de Bèze à la présidence du Synode.

Le Béotien Plutarque
Curieusement la renommée dans l’Antiquité du Béotien Plutarque fut certes réelle, mais pas aussi saillante qu’elle le fut lors de la (re)découverte et du défrichage de la new frontier antique par les humanistes du XVe et du XVIe siècles. En fait Plutarque ne fit que subir le sort de tant d’auteurs grecs (à la différence de leurs collègues romains) qui durent attendre l’éclosion de la Renaissance pour pénétrer dans le patrimoine culturel de l’humanité. Mais « à la différence d’un bon nombre de ses compagnons de route, une fois y ayant pris pied, Plutarque non seulement s’y installe à perpétuelle demeure mais, au fur et à mesure que les siècles s’écoulent, élargit de plus en plus son champ d’influence » (Gérard Walter).

Sa Vie des hommes illustres fut donc l’un des premiers chefs-d’œuvre de la littérature grecque restitués par les érudits du XVe siècle et, sans conteste, le véritable best-seller de l’éducation renaissante, laquelle avait besoin de se confronter aux destinées des grands hommes, de tirer de leurs actes et paroles un matériau à imiter et d’où tirer une leçon de morale et de vie. Montaigne, dont on sait en quelle estime il tenait les œuvres de Plutarque, surtout dans la traduction d’Amyot, les célèbre à plusieurs reprises dans les Essais. “Nous autres ignorans étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du bourbier. (…) C’est notre bréviaire” (Essais II, Ch. IV).

Amyot le géniteur du français moderne
Né en 1513, Jacques Amyot apprit la langue grecque au collège Cardinal Lemoine sous l’égide de Jean Évagrius, puis après avoir été reçu maître ès arts à l’âge de 19 ans il se rend à Bourges où il obtint par l’intermédiaire de Marguerite de Navarre la chaire de professeur des langues latine et grecque. C’est à Bourges qu’il commença la traduction des Vies Parallèles dont la première édition vit le jour en 1559 chez Vascosan. Il fut également le précepteur des fils d’Henri II (ce qui, avec François II, Charles IX et Henri III, ne fait pas moins que trois rois successifs), devint (entre autres titres) évêque d’Auxerre, où il connut quelques déboires avec son chapitre, et mourut assez seul en 1593 à l’âge de 80 ans.

Si les traductions d’Amyot se distinguent rapidement de celles des autres traducteurs en langue vernaculaire c’est que leur phrasé, leur style et leur sens syntaxique en font des œuvres d’une lecture limpide et structurée avec une belle clarté idiomatique qui n’avait jamais été aussi évidente auparavant pour des textes en prose. Amyot a tout simplement figé les bases du français tel que nous l’utilisons encore aujourd’hui (avec plus ou moins de bonheur). Bien sûr tout ne fut pas donné d’emblée et il est un chemin, conforté par Calvin, qui passe par Malherbe et les différents arts oratoires du XVIIe siècle. L’Académie française allait se charger de la logistique, Boileau sera à la propagande et Bossuet jettera son souffle. Le « bon français » prit alors son essor. Il n’est d’ailleurs peut-être pas inutile de rappeler que la Bibliothèque de la Pléiade retient toujours aujourd’hui la traduction d’Amyot pour les Vies parallèles de Plutarque, et ce nonobstant les diverses traductions ultérieures, certaines de grande qualité (ce qui n’est quand même pas commun).

Simon Goulart, le réformé commentateur

La place centrale de notre édition de 1583 tient aux commentaires et aux notes de Simon Goulart. C’est la première fois que la traduction d’Amyot est ainsi annotée, et qui plus est d’un point de vue protestant. Vu l’importance de Plutarque, le succès de la réception du texte d’Amyot, et les nécessités évangéliques de la « Religion Prétendument Réformée » il ne pouvait en être autrement. « Dans l’édition de Simon Goulart, ce sont toutes les conclusions morales, préceptes ou règles de conduite que l’éditeur, un pasteur protestant, tire sans cesse du récit de Plutarque. Et en effet, tandis que dans son indice chronologique Goulart a cherché, comme il le prétend, à éclairer ses lecteurs, par ses notes il songe surtout à les diriger dans la pratique des vertus, et c’est pourquoi il s’adresse à « ceux qui désirent profiter en la lecture des histoires et notables recherches encloses en ce grave auteur »…  » (René Sturel).

Cette édition de référence telle qu’annotée par Goulart fera date et à partir de 1583 on ne rencontre plus vraiment d’éditions des Vies des hommes illustres traduites par Amyot qui ne soient basées sur celle établie par notre pasteur protestant en 1583.


Bel et élégant exemplaire de cette édition en gros caractères et lettrines historiées. Nombreux médaillons gravés sur bois dans le texte offrant les portraits des hommes illustres. Bien complet du dernier feuillet, que l’on ne trouve pas dans tous les exemplaires.

Habiles restaurations par endroits. Une mouillure au coin inférieur des feuillets sans atteinte au texte.

René Sturel, Jacques Amyot, 1908 ; Auguste de Blignières, Essai sur Amyot et les traducteurs français au XVIe siècle, 1851 ; Plutarque, les Vies des hommes illustres, La Bibliothèque de la Pléiade (édition établie par Gérard Walter).

8000