DURAS (Marguerite). [PIVOT Bernard]. [Apostrophes].

Photo montrant Bernard Pivot et Marguerite Duras lors de l’émission Apostrophes du 28 septembre 1984 consacrée à cette dernière.


Tirage argentique de l’époque (210 x 297 mm) de Louis Monier, le photographe attitré d’Apostrophes. Étiquette autocollante et signature à l’encre bleue de Louis Monier au dos.

C’était les années 80. Certains les voulaient nécessairement gagnantes et aérobiques. La gauche était au pouvoir, ce qui n’était en soi pas si grave car les chars russes n’étaient pas entrés dans Paris. Le Palace et les Bains Douches se goinfraient de nos 20 ans, mais nos amis tombaient frappés d’une peste indécente qui nous laissait hébétés dans des relents new wave. Les semaines étaient post-modernes et, il faut en convenir, pas toujours exaltantes.

Heureusement il y avait Bernard. Tous les vendredis soirs, au sortir d’une cavalcade racmaninovienne, il était là, toujours. C’était sur Antenne 2. On voyait des écrivains (étonnés qu’ils puissent être vivants). On parlait de livres, de beaucoup de livres. On disait la littérature en train de se faire et celle de tous les temps aussi. On regardait en familles, lesquelles n’étaient pas encore toutes monoparentales ou recomposées. C’était nourrissant et éminemment populaire, au grand dam de quelques pisse-froid pour qui c’était nécessairement un gros mot. C’était Apostrophes, et c’était bien.

De son format habituel, Bernard Pivot avait su de temps à autre tirer de grands entretiens mémorables pour borner le quotidien. C’est là que Marguerite Duras accepta de se livrer. Après une passe un peu difficile, elle venait de nous donner l’Amant, dont, à l’étonnement de beaucoup, le bouche à oreille et la réception de la majeure partie de la critique (soudainement perspicace) semblaient promettre un succès de premier ordre. Même Angelo Rinaldi trouva cela (presque) bien. C’était dire ! Bernard voulut absolument son grand entretien avec Marguerite.

Mais Marguerite mourait de peur. Elle réussit néanmoins ce vendredi soir 28 septembre 1984 à ne rien laisser paraître. On la voit, sur la photo que nous présentons, souriante et un peu hiératique dans sa chasuble noire et son col roulé blanc. Bernard luttait, lui, contre une crève de tous les diables et était tout aussi intimidé. « Apostrophes a d’abord été inconcevable », dira-t-elle plus tard. « C’était être abandonnée, seule au monde. […] Et face à quelqu›un d’aussi abandonné que soi et qui a aussi peur. » Quelques minutes de détente avec les techniciens et quelques rires plus tard : « Et ça y est, une digue se rompt. La mer entre. Pivot me l’avait dit : de l’autre coté ils doivent être trois millions. Nous sommes perdus. Le bateau va couler. [… ]Il m’a posé la première question, il m’a dit après qu’on avait un peu cherché un chemin au début de l’émission. Je me souviens parfaitement d’un sourire. On s’est souri. C’était un vrai sourire de sympathie. On se plaisait. La chance. On a été heureux tout d’un coup. Il a vu que je n’avais plus du tout peur. Et sa peur est partie. Ça a été un vrai bonheur de parler ensemble. [… ] On avait trouvé un rapport privé, c’était gagné. »

Ce fut époustouflant ! L’un des plus grands moments de littérature à la télévision, un moment rare où le média audiovisuel n’était (une fois n’était pas coutume) juste qu’un simple passeur de quelque chose qui le dépassait. Marguerite sortait son Amant avec ses tripes, la parole était la sienne, ses scansions, ses silences, son débit, tout cela puait la littérature en train de se faire sous nos yeux.

Sous nos yeux et sous les yeux du regretté François Nourissier, alors président de l’Académie Goncourt (ce qui sera de bon augure). « C’était formidable. Aucun des précédents tête-à-tête de Pivot (Yourcenar, Cohen, etc.) ne m’avait donné pareille impression de vérité. Aucune prudence ne préservait Mme Duras : l’être humain et l’écrivain étaient là, fragiles et indestructibles, blessés et orgueilleux. C’est à cause de tels moments que nous aimons Pivot et la télé, installés dans la bouleversante familiarité de ce qu’ils nous donnent à aimer. »

Émouvant document d’un grand moment de littérature et de télévision.

Jean Vallier, C’était Marguerite Duras, tome II, 1946-1996. 

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