L’EFFACEMENT D’ARISTOTE AU PROFIT DE DESCARTES

 

L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE À LA FIN XVIIE SIÈCLE

 

[PHILOSOPHIE]. [MANUSCRIT]. [CARTÉSIANISME].

[Cours manuscrit de philosophie]. Moralis, physica et metaphysica

1696-1697.

In-4 de (3) ff., 117 pp. (chiffrées à l’encre brune), (6) ff., 433 pp. (chiffrées à l’encre brune),  (5) ff., 50 pp. (chiffrées à l’encre brune) et (4) ff., 4 planches dépliantes et un feuillet imprimé interfolié – Veau brun, dos à nerfs orné, pièce de titre en maroquin rouge, petite étiquette de classement de bibliothèque en bas du dos, coupes décorées, tranches mouchetées rouges (reliure de l’époque).

 

 

Provenance : François Valdruche (ex-libris manuscrit de l’époque sur un feuillet volant de garde).

REMARQUABLE COURS MANUSCRIT DE PHILOSOPHIE, POUR LES PARTIES MORALE, PHYSIQUE ET MÉTAPHYSIQUE, SUPERBEMENT ÉTABLI.

 

IL EST SYMPTOMATIQUE DE L’ÉVOLUTION RADICALE DE L’ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE À LA FIN DU XVIIE SIÈCLE EN CE QU’IL INTÈGRE LES PRINCIPES DU CARTÉSIANISME ET LE PRIMAT DONNÉ À LA PHILOSOPHIE NATURELLE ET AUX DONNÉES PHYSIQUES ET MÉCANIQUES DU MONDE.

 

Notre manuscrit est une copie au net d’un cours de philosophie datée 1696 et 1697 sans nul doute par un professeur (que nous n’avons pu identifier) d’un des « Collèges de plein exercice » du Grand Siècle. La durée de la classe de philosophie qui venait parachever le cursus des étudiants était généralement  de deux ans. Notre cours qui présente les matières généralement enseignées en seconde année est divisé en trois parties : Ethica, sine moralis philosophia datée du 1er août 1696, Physica, sine naturalis philosophia datée du 22 juillet 1697 et Metaphysica datée de 1697.

 

La datation du cours (1696 et 1697) en fait un spécimen rare et symptomatique du basculement radical de l’enseignement de la philosophie dans les années 1690. Jusqu’ici dominé sans partage par l’influence d’Aristote et de Saint Thomas d’Aquin, cet enseignement subi les influences d’abord sous-jacentes puis de plus en plus explicites de la pensée de Descartes et de sa philosophie mécanique. « The last decade of the Grand siècle, however, was a moment of profound change. If before 1690, there is no evidence that any professor publicly embraced a version of the mechanical philosophy, post 1700 it is impossible to find one who was not a Carthesian » (Laurence Brockliss).

 

Cette introduction du cartésianisme dans les cours de philosophie a principalement été le fait de professeurs convertis au jansénisme et aux idées augustiniennes, cartésiens et jansénistes ayant été de fait soudés par les condamnations communes dont ils ont fait l’objet vers la fin du XVIIe siècle. « Les idées cartésiennes se manifestent dans les parties du cours touchant la théorie de la connaissance, la métaphysique et la science de la nature. Elles disparaissent, en revanche, au profit des références augustiniennes, dans les passages traitant des questions éthiques ou des problèmes spécifiquement théologique liés à la relation de la liberté humaine avec la toute puissance divine » (Alain Firode, concernant l’étude d’un cours d’Adrien Geffroy, professeur au collège Mazarin, conservé à la bibliothèque de Brive).

 

Ainsi la partie Physica, sine naturalis philosophia de notre cours est de loin la plus développée. Elle court sur 433 pages sur les 600 pages manuscrites qui composent le cours. Elle est enrichie de plusieurs dessins à la plume dans le texte et de 4 planches dépliantes, dont 3 remarquables qui synthétisent les systèmes cosmographiques abordés dans le cours. Sont représentés le système de Ptolémée, celui de Copernic et celui de Martianus Capella qui avait exposé dans son De Nuptiis la conception géo-héliocentrique d’Héraclite en vertu de laquelle Vénus et Mercure tournent autour du Soleil tandis que la Terre est stationnaire.

 

Entièrement rédigé en latin (comme il se doit), le cours a été parfaitement copié d’une très belle écriture fine, régulière et très lisible. Il fut établi pour, ou simplement acquis par, l’étudiant François Valdruche qui a inscrit de manière spectaculaire son ex-libris sur une des gardes volantes, puis à la fin de la dernière page « Finis Anno Domine 1697 ». Nous n’avons pu établir dans quel collège il fit ses études. Il deviendra médecin au début du XVIIIe siècle. La famille Valdruche est réputée avoir des origines écossaises et être venue en France à la suite de Marie Stuart.

 

Superbe et rare exemplaire de ce témoignage du point de bascule dans l’enseignement de la philosophie à la fin du XVIIe siècle qui allait ouvrir la voie à la philosophie des Lumières et à toute la philosophie moderne. Très rare dans cette condition et avec le nom d’un possesseur.

Un petit accroc à un coin de la reliure avec perte de cuir.

Laurence Brockliss, The Moment of No Return: The University of Paris and the Death of Aristotelianism, Science & Education (2006) 15:259-278 – Alain Firode, Le cartésianisme dans le cours de philosophie au début du XVIIIe siècle, Histoire de l’éducation, 120/2008 – François de Dainville, L’Éducation des jésuites XVIe-XVIIe siècles, Paris, Éditions de Minuit, 1978.

 

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