EXCEPTIONNELLE ET ÉMOUVANTE CORRESPONDANCE AMOUREUSE

INÉDITE ADRESSÉE À  JEAN-PAUL SARTRE

 

LES FIANÇAILLES AVEC UNE JEUNE BOURGEOISE LYONNAISE :

UN DES ÉPISODES LES MOINS CONNUS DE LA VIE DE SARTRE

 

MARRON (Germaine). SARTRE (Jean Paul).

[Correspondance amoureuse adressée à Sartre].

Lyon-Paris, 1927-1928.

15 lettres inédites, 58 pp., avec enveloppes : “Monsieur Jean Paul Sartre, élève à l’Ecole Normale Supérieure, 45 rue d’Ulm”, dont deux avec des notes autographes de Sartre., le tout protégé dans des chemises et une boîte de papier noir, dos de maroquin noir.

 

Provenance : Jean-Paul SartreClaude de Flers (pour 6 des lettres) et collection privée (pour les 9 autres).

 

PASSIONNANTE CORRESPONDANCE AMOUREUSE INÉDITE DE 58 PAGES ALLANT DE L’AMOUR FOU À LA RUPTURE, ADRESSÉE À JEAN-PAUL SARTRE PAR GERMAINE MARRON AVEC LAQUELLE IL FUT OFFICIELLEMENT FIANCÉ JUSTE AVANT DE RENCONTRER SIMONE DE BEAUVOIR À L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE.

 

 

L’histoire de Sartre et de Germaine Marron est à peu près inconnue des biographes. Simone de Beauvoir l’évoqua rapidement. Sartre passa sous silence cet épisode embarrassant, qui devait le mener au mariage avec une jeune bourgeoise de Lyon ! Cette vaste correspondance constitue un témoignage quasi inédit sur la jeunesse de Sartre, dont ces lettres révèlent des aspects et épisodes jusqu’ici inconnus de sa vie.

 

Le projet de mariage des deux amoureux fut d’actualité pendant près d’un an et c’est le père de Germaine Marron qui refusa de donner la main de sa fille au futur auteur de L’être et le Néant parce qu’il échoua à l’agrégation... Le jeune normalien décida de rompre dans la foulée, brisant alors le cœur de sa pauvre fiancée, comme en témoigne une dernière lettre bouleversante. Ne me demandez pas de vous oublier, c’est idiot, si tu m’aimes, Vous me possédiez toute, pourquoi m’abandonner, ma vie est impossible sans vous”.

 

Lettre du 7 octobre 1927 - Sartre a envoyé des partitions de Duparc à Germaine, qui évoque dans cette lettre les échos que lui donne une amie sur le comportement de Sartre à l’ENS : « Mon Cher petit camarade…vous êtes presque considéré comme une canaille - ce qui n’est point exact ». Elle rapporte les propos de son amie : « Sachez qu’il se saoule, qu’il dépense beaucoup, et qu’il ne mange pas quand il n’a plus le sou ! (...) Voyez la figure des parents ! (...) Ils voient déjà leur fille mendiant à la fin de chaque mois ! (...) Parfois je hais mes parents et suis écœurée par la moyenne de leur vie, et dire qu’ils voudraient m’en voir construire une semblable. » Elle rapporte ensuite une curieuse histoire sur Sartre qui éclaire un épisode des Mots - celui de l’apprentissage par la chaux vive et les acides : « Heureusement l’acide que vous avez reçu sur la figure ne valait rien, sans cela ne croyez pas que j’aurais été contente, mais comme il n’y a eu aucune suite grave… je suis jalouse, à cause de l’émotion (...) je veux et je recherche des sensations fortes ».

 

Lettre du lundi matin 31 octobre 1927 - « Mon cher petit camarade, enfin je vais avoir votre photo. Elle arrivera juste à temps, car j'allais vous oublier complètement, et c'aurait été un désastre ! [...] Je lis Nietzsche, et je vous demanderai certainement des explications, mais je crains qu'à ce rythme (une tous les 8 ou 10 jours) la lecture dure un peu longtemps. [...] Mon cher amour vous me manquez de plus en plus, ma pensée est vers vous tous les instants, et mes lettres ne sont que de pauvres petites choses ridicules, incapables d'exprimer la moitié de ce que j'ai à vous dire. [...] Je vous aime et ne saurai rien vous dire en dehors de cela »...

 

Lettre du 21 novembre 1927 - « Dimanche matin encore très lasse d'avoir dansé j'ai couru à la boîte aux lettres et j'ai reçu en pleine figure un tas de choses désagréables et imméritées. Si vous recommenciez je vous enverrais une simple carte de visite adressée à Monsieur Sartre et ce serait bien fait pour vous. [...] Je suis heureuse de vous revoir bientôt, du reste aujourd'hui je suis heureuse de tout, c'est peut­être à cause d'un soleil merveilleux que j'ai admiré longuement ce matin. Je vous aime (je m'étais juré de ne pas vous le dire dans cette lettre) parce que je vous avais trouvé vraiment trop sale type. [...] Je vous adore ».

 

Lettre du 20 décembre 1927 - Elle évoque une dispute : « J’étais désespérée complètement. J’ai alors oublié tout le mal que j’avais dit de vous ». Puis la préparation de l’agrégation par Sartre : « Je suis un peu affolée de voir l’effet que vous produit votre travail pour l’agrégation ; j’espère qu’une fois à Lyon vous saurez être tel que je vous ai connu ». Elle évoque (comme elle le fera plusieurs fois par la suite) un rêve où Sartre n’est qu’une “boue jaunâtre qui m’a complètement dégoûtée”.

 

Lettre du  15 janvier 1928 - Germaine évoque les tromperies de Sartre. « Mon Cher amour, vous êtes un type abject, d’un cynisme dégoûtant, vous me demandez d’avoir à l’adresse d’un homme qui m’apprend que vous me trompez de cette manière, quelques mots “aimables et spirituels” (...) je demeure accablée de la révélation (...) mais j’ai commencé dès hier à me venger, en flirtant avec un petit jeune homme très désagréable ». Et pourtant : « Je vous aime de tout mon coeur, et j’ai passé une partie de la nuit dernière à relire toutes vos lettres, et le résultat a été ce que je voulais, vous étiez avec moi, aussi nettement qu’en cette belle semaine de Noël »... Elle évoque encore des rêves : Sartre y porte des bas de soie noire ! Elle le fantasme ensuite l’embrassant dans une boucherie...

 

Lettre du jeudi matin 19 janvier 1928 - « Mon cher amour, je ne puis arriver à me consoler d'avoir été aussi stupide, pendant quelques jours, en tout, en ce qui vous concerne, si je ne l'avais pas su, j'en aurais été bien persuadée après la lecture de votre lettre, où tout au long vous me traitez d'imbécile, c'est très juste mais j'en suis restée accablée pour longtemps [...] J'avais pris la résolution de ne plus vous écrire. [...] Je n'aime pas et trouve assez faux le système des lettres, mais comme c'est le seul moyen possible pour rester en relation je suis bien forcée de m'y soumettre [...]. C'est idiot, mais votre dernière lettre, par sa justesse m'a fait perdre la confiance que j'avais en moi. Je vous aime et ne me grondez pas trop fort, la prochaine fois». Elle s'inquiète de la santé de Nizan.

 

Lettre du mardi 21 mars 1928 - « Depuis plus de 8 jours je vous avais complètement perdu et j'avoue n'avoir fait aucun effort pour vous repêcher, vous étiez pour moi quelque chose de très lointain, presque passé. Cet état d'indifférence n'était peut­être qu'une forme de l'exaspération où me plongeait votre silence ». Elle parle d'Alain­Fournier dont elle lit la correspondance avec Jacques Rivière, qui la passionne. « Je suis heureuse de vous avoir retrouvé, j'avais peur d'avoir à attendre votre venue à Lyon, j'ai été très malheureuse pendant quelques temps, c'était pire que la solitude. J'ai pleuré beaucoup parce que je suis sans doute encore très près de la sensiblerie. Je suis mécontente de moi, je méprise peut­être un peu les autres, et pourtant je ne vaux pas plus qu'eux. Je vous aime et vous attends avec joie, alors quand je serai tout près de vous je serai heureuse, je voudrais être près de vous ce soir ... »

 

Lettre du 16 avril 1928 - L’enveloppe est annotée par Jean-Paul Sartre d’une page de concepts, qui semble des prémices de son universel singulier. Germaine évoque une visite de Sartre à Lyon le 2 avril, son départ par le train, « un grand geste de la main ». « Vos visites m’ont laissée avec une joie calme, d’une grande douceur, que je ne connaissais pas jusqu’à présent. Je vous adore mon amour chéri avec un élan pareil à celui qui m’a fait vous embrasser lors de votre première visite, je vous aime. »

 

Lettre du mardi soir 20 avril 1928 (incomplète) -  « Hier j'ai pensé à vous avec angoisse, et comme j'y pense souvent, vous pouvez vous rendre compte de ce que fut ma journée; angoisse bien masquée car j'ai été fort garce, j'ai ri consciencieusement aux plaisanteries gentilles des camarades. [...] J'ai appris cette après-midi à mon père que vous alliez arriver bientôt. [...] Soyez persuadé qu'il vous méprise beaucoup de faire ce qu'il doit appeler un voyage, une dépense inutile ». Elle a lu Le Grand Meaulnes: « ça ne m'a pas passionnée. Depuis 3 semaines j'essaye d'attraper à la bibliothèque du bahut le second volume des Jeunes filles en fleurs »...

Lettre du 2 mai 1928 (lettre sur papier de deuil) - Sartre vient de lui envoyer une lettre sous “l’enveloppe de la Brasserie X. »  Ce qui la rend heureuse. Germaine Marron s’ennuie, va au cinéma, joue au tennis... “voilà plusieurs nuits que je rêve de vous” ; “écrivez-moi le plus possible de ladite Brasserie, quand j’aurai un peu plus de temps, j’irai faire ma correspondance dans un petit coin caché du parc.” Elle évoque ensuite leur ami Stuart.

 

Lettre du 18 mai 1928 - Elle évoque les discussions tendues avec sa mère sur le futur mariage avec Sartre. Elle évoque aussi la mère de Sartre : « Votre mère a dû me trouver très bête, de ne pas oser lui écrire. Et si elle m’envoie des livres, il faudra bien alors que je lui réponde, mais ce sera peut-être avec l’aide du téléphone ou par télégramme » … « Mon cher amour je vous adore et je suis heureuse par vous, malgré l’attente, le mauvais temps, ma vie dans un cadre affreux”... “ à quel moment commencent vos examens ?”

 

Lettre de mai 1928 (?) - Germaine s’ennuie et se remémore avec tristesse le départ de Sartre en train. « Je vous vois très bien dans le train, étendu sur des coussins, ou bien fumant votre pipe aux belles lignes… ».

 

Lettre de juin 1928 (ou avant la Pentecôte)« Mon aimé je vous adore, j’ai compté les jours qui nous séparent, et il y en a encore 27... ». « Je regarde les petits jeunes gens à lunettes d’écailles avec douceur et insistance, ils me sourient très gentiment et cela me rend joyeuse pour une journée (...) même lorsque je ne reçois pas de lettres ».

 

Lettre du vendredi matin 29 juin 1928 - « Mon aimé, je vous adore encore davantage s'il est possible. Peut­être est­ce parce que je suis plus gaie et plus sûre qu'auparavant de rester joyeuse. Je pense que mes bains à l'Océan n'enlèveront pas le souvenir de vos caresses, car je vous vois très mal après quelques semaines de séparation, mais je sens si nettement votre présence, vos bras autour de mon corps. [...] Je vous adore, comme je n'ai jamais adoré personne au monde. Je vous embrasse sans déranger vos cheveux, puisque la petite mèche qui vient comme ceci [dessin de mèche] sur le front est le seul mode de coiffure qui vous aille ».

 

 Lettre de juillet 1928 - Sartre rompt avec Germaine. En effet, après les résultats de l’agrégation, le père de Germaine Marron refuse le mariage. Germaine est effondrée : “ mon cher amour, pourquoi m’avoir écrit cette lettre, vous niez tout ce que vous m’avez dit depuis un an. La réponse de mon père n’est qu’un prétexte » (...) « Il n’y a rien de changé entre nous, et si mes parents vous sont hostiles, ce n’est pas d’aujourd’hui » (...) « Vous ne m’aimez plus, il n’y a pas rupture, il y a abandon et c’est ce qui me fait une peine atroce ». Elle cite plusieurs fois la lettre de Sartre. « Es-tu capable de choisir entre eux et moi, je ne le crois pas ».. Elle lui répond que son choix c’est lui : « depuis que j’ai accepté d’être votre femme, et pendant un an je n’ai jamais hésité ». Elle souhaite vivre une vie « selon [s]on désir ». « Lorsque je vous ai aimé j’ai compris que vous étiez le seul homme capable de me donner cette vie que je désire » (...) « Ne dites surtout pas que c’est ma phrase tente la chance qui vous a décidé »... Elle doute que Sartre puisse changer d’avis aussi rapidement. « Ne me demandez pas de vous oublier, c’est idiot, si tu m’aimes, Vous me possédiez toute, pourquoi m’abandonner, ma vie est impossible sans vous ». Elle cite à nouveau Sartre : « Je ne te lâcherai pas, il n’est pas question de t’abandonner m’avez-vous écrit après l’agrég. Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? ». La conclusion de cette lettre, et donc de leurs lettres, est terrible : « Jean Paul, mon amour chéri, ne me laisse pas, je suis toute seule. Si tu crois que je ne serai pas une gêne pour plus tard prends-moi. Je t’aime ».

 

 

Exceptionnel ensemble inédit sur la jeunesse de Jean-Paul Sartre

 

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